Tarzan est ton meilleur ami

Benjamin Berton, fluctuat.net, 28 novembre 2011

On s’était gardé ce roman pour la fin des fins de la rentrée littéraire, histoire de le partager avec le moins de monde possible. La pépite de rentrée est ici, introuvable, canadienne et l’œuvre d’un type qu’on ne connaît ni d’Eve, ni d’Adam. Eric Plamondon signe avec Hongrie-Hollywood Express, premier livre d’une trilogie à venir consacrée à Johnny Weissmuller (le grand gaillard de ce volume), Richard Brautigan et Steve Jobs, un formidable roman pop qui réconciliera sur l’oreiller les amateurs d’histoires et ceux de l’expérimentation à la Chevillard. Impeccable.

Eric Plamondon n’a jamais écrit de comédies musicales ou de chansons sirupeuses. Il faut le préciser. L’homme dont on ne connaît rien (œuvres précédentes ?, âge ?, parcours ?, on n’a fait aucune recherche) est probablement canadien et annonce sur le 4ème de couverture que ce Hongrie-Hollywood Express est l’amorce d’une trilogie sans doute narrée par son écran-personnage, un loser revenu de toutes les passions contemporaines, Gabriel Rivages, quarante ans et sans boussole, et consacrée à l’évocation croisée ou linéaire des vies de 3 personnages hauts en couleurs : Johnny Weissmuller, l’écrivain Richard Brautigan et l’homme d’affaires gourou Steve Jobs.

On ne sait pas pourquoi au juste Rivages/Plamondon s’est arrêté sur ces 3 là mais à la lecture du premier volume, on est prêt à le suivre à la vie à la mort là-dessus tant la pêche est judicieuse. Le roman se présente comme une série de vignettes de 10 lignes à 3 pages qui font des aller-retour (des allers surtout) entre les différentes facettes de ce produit en partie expérimental. On trouve des petits poèmes comme celui-ci : « Au jeu des débris qui tombent/ je gagne haut la main et jette l’éponge », le sommaire de l’édition numérique du Tarzan de E.R Burroughs, des listes de vainqueurs aux JO ainsi que des saillies toujours remarquables de densité, de poésie et d’intelligence. Bien entendu, ce qui fait le sel de ce premier tome, reste l’évocation merveilleuse que donne l’auteur de son héros n°1 : l’immense Johnny Weissmuller, alias Tarzan. Ceux qui comme nous ne s’étaient pas intéressés plus que ça à la vie du grand homme seront enchantés. Weissmuller vient de l’Empire Austro-Hongrois, dans l’actuelle Roumanie. Ces parents ont émigré aux Etats-Unis où il a été repéré pour ses qualités de nageur, cultivées dans les eaux hostiles du lac Michigan. Sa technique de nage tout à fait particulière (la tête hors de l’eau) lui serait venue gamin quand il devait se redresser pour éviter les ordures qui flottaient sur le lac ultra pollué où il faisait ses gammes. Weissmuller est devenu Tarzan, s’est marié quatre ou cinq fois, a inauguré la piscine du Molitor à Paris dans les années 30 avant de déchoir, de perdre tout son fric, de devenir alcoolique et de finir comme portier misérable dans le plus prestigieux hôtel de Vegas. Rien qu’avec cette histoire, Plamondon nous en donne pour notre argent mais cela ne suffit pas à dire l’intérêt du livre qui vaut en lui-même et pas seulement pour Tarzan.

Il est assez difficile de dire ce qui fait le génie de ce roman. Il y a Weissmuller bien sûr et cette fascination immédiate qu’exerce sur le lecteur ce tableau amusé et sinistre d’une décadence individuelle, ce passage de l’Hollywood flamboyant à l’oubli (l’homme est gros). Par delà cette dimension, l’intérêt immense de Hongrie-Hollywood Express tient dans la légèreté de sa composition, dans son écriture aérienne et poétique sur chaque mot. Tout ici est en place, jusque dans la justesse du collage, la place du moindre commentaire est idéale. Plamondon déstructure le temps, saute d’une anecdote à une autre, revient sur Brautigan en annonce de son propre ouvrage. Il y a par exemple ce titre 49 à tomber : « Le matin du 4 octobre 1984, Richard Brautigan s’est levé en se disant : ça, c’est une journée à se tirer une balle dans la tête. Et vous savez ce qu’il a fait ? Il s’est tiré une balle dans la tête. » Il faut se lever de très bonne heure pour trouver quelque chose d’aussi ramassé et d’aussi fortiche. Le livre n’est fait que de ce genre d’événements, de surprises tendres ou douloureuses. On pourrait en dire plus mais non, avec ces 160 pages et quelques, il faut juste y aller voir, passer par les portes ouvertes, sauter par les fenêtres et ne pas bouder son plaisir.

Plamondon n’est pas Burroughs, ni l’un des princes consorts du collage ou du néo-formalisme occidental. Il fait un roman pour tout le monde avec des ciseaux de compétition. C’est un écrivain qui porte aussi bien le jabot que le slip léopard et cela se sent à pleines narines ici. Hongrie-Hollywood Express est une merveille qui mériterait de s’écouler par wagons. Une partie des droits irait à Tarzan et à ses héritiers. L’autre irait au financement de la fondation Plamondon et droit à l’écriture de ses deux tomes suivants qu’on attend avec la plus grande impatience curieuse.

Eric Plamondon, Hongrie-Hollywood Express, Le Quartanier, 2011.

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